lundi 2 novembre 2009

Guess Who's Coming To Dinner

Au chapitre des films sur les couples mixtes, le plus emblématique est sans doute Devine qui vient dîner de Stanley Kramer, avec le gendre idéal Sidney Poitier. Le film détonnait par son sujet, alors (déjà ?) tabou aux Etats-Unis où les Afro-Américains étaient encore soumis à la ségrégation. Mais à y regarder de plus prêt, malgré un antiracisme libéral -pas au sens de DSK ou de Sarko, hein ?!, plutôt de la gauche américaine blanche et aisée- il n'évite pas les pièges ni les caricatures séculaires (modernisées ici) de l'Oncle Tom ou de la Mammy...

GUESS WHO'S COMING TO DINNER
Stanley Kramer (1967)


Joey et John (Sidney Poitier), un jeune couple mixte, arrive en Californie pour faire accepter leur mariage à leurs proches. Les parents de Joey (Spencer Tracy et Kathrin Hepburn) -farouchement antiracistes dans la théorie- qui trouvent toutes les raisons pour empêcher le mariage, et ceux de John (son père en particulier) qui s'y opposent farouchement. Et sans en dévoiler beaucoup, le fim se termine sur un happy end.

Le scénario apparaît plutôt progressiste, mais, c'est l'idéologie du film qui est beaucoup plus intéresante à disséquer, en particulier le personnage de Poitier.D'abord, Joey présente John à tout le monde par son métier, « Docteur Prentice », donnant, par ce biais, le change face à sa « négritude » et les présupposés sociaux qui l’entourent. On apprend aussi que John Prentice n’est pas un simple docteur : il est spécialiste en médecine tropicale, connu du Doyen de l’Université de Hawaï, il a un ami dans la fac de Columbia, il a été enseignant à Yale et à Londres et a publié plusieurs ouvrages faisant référence, John est aussi directeur adjoint de l’OMS. Ces précisions sont égrenées tout au long du film, et ce n’est jamais John qui parle de lui-même. Elles ont pour fonction subjective de rassurer parents ou amis sur les qualités de cet « homme de couleur » (et plus encore le public, rappelant inlassablement que ce personnage est un Noir respectable).

Ainsi, dans un article sur Poitier (CinémAction, n°66), Sam Kelley explique que « Guess Who's Coming to Dinner provoqua la colère de nombreux Noirs qui considéraient comme une insulte le fait que le héros de race noire dût exhiber toutes les perfections alors que sa fiancée de race blanche n'en possédait aucune en particulier. »

Mais ce qui saute le plus aux yeux, c'est que Prentice/poitiers est complètement désexué
Les gestes d'amour relève du platonique, voire de la niaiserie : ils s’enlacent, se tiennent la main, la taille, se caressent amoureusement le visage,... Le plus chaud de leur relation à l'écran réside en un baiser sur la bouche (et encore sou le regard bien veillant d'un chauffeur de taxi
Comme pour appuyer la chasteté de son compagnon, Joey dit clairement à sa mère qu’ils n’ont pas couché ensemble et précise : "Il n’a pas voulu, c’est comme s’il craignait de me faire mal".

Le personnage de Tillie est lui aussi parlant : Tillie est une mammy moderne, elle en a tous les attributs physiques et moraux. Elle est forte, d’un certain âge et parle d’une voix grave. Elle porte un tablier. Elle a un caractère sec et entier. Certains « tics » sont semblables : attitude cambrée, main sur les hanches en signe de défit et de maîtrise… Elle est souvent dans la cuisine ou en train de faire le service (jusqu’à la dernière phrase du film, où après un prêche antiraciste du père de Joey, celui-ci lui dit « Alors Tillie, il est prêt ce dîner ? » - avouons que c'est assez symptomatique du paternalisme du film).Tillie ne cache pas son inimitié pour « le docteur Prentice », et plus généralement son attitude est hostile à tout métissage relationnel, sous prétexte qu’elle a "horreur qu’un homme de [sa] race se prenne pour ce qu’il n’est pas". Le réalisatuer lui fait mélanger, avec un mépris identique, « les droits civiques », le pasteur King et "ces nègres fanfarons" adeptes du Black Power "qui fait du grabuge".

D'autres détails mettent la puce à l'oreille sur le progressisme limité du film et indique encore sûrement à quel public veut plaire le réalisateur. Ainsi, comme pour bien signifier que le racisme est quelque chose de bien partagé entre les Noirs et les Blancs, la famille de Prentice/Poitier est beaucoup plus opposée au mariage (et avec des arguments des plus rétrogrades) et cest le gentil Spencer Tracy qui fait un long monologue moraliste qui les convainc finalement...

En bref, tout en dénonçant les « préjugés raciaux », sur deux personnages noirs importants, Guess who’s coming to dinner nous présente deux figures issues de vieux stéréotypes, et accompagne la relation interethnique qu’entretiennent John et Joey d’une distanciation forcenée -et répétitive- entre John et un Noir dangereux, politiquement et sexuellement. Voilà donc un film hollywoodien qui s'adresse exclusivement la bourgeoisie blanche bien-pensante des années 60. Lorsque Poitier s'émancipera ces rôles gentillet et inoffensif, ce sera lui qui passera dernière la caméra...
...mais ce sera pour les prochains billets
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jeudi 29 octobre 2009

Jungle Fever (1991)

Grand succès commercial (le budget de production de 14 millions de dollars rapporte plus de deux fois plus), voilà encore un film du "Woodie Allen noir" qui fît couler l'encre des râleurs.. Mais toujours pas l'ombre de racisme ou de mysogynie, juste un regard personnel et non édulcoré.

JUNGLE FEVER - Spike Lee (1991)

Flipper Purify est un bon père de famille. Dans sa boîte d'architectes, une nouvelle secrétaire Italo-Américaine est engagée alors qu'il avait demandé une Afro-Américaine. Cet épisode lui démontre qu'il n'est pas pris au sérieux dans cette entreprise dirigée par des Blancs (dont il est pourtant un des principaux maître d'oeuvre) ; et, en même temps, il couche avec Angie, cette nouvelle secrétaire. Flipper est virée par sa femme, sévèrement jugé par ses amis, mis au ban par son père... Angie, elle, est battue et insultée par son père, expulsée de chez elle, elle aussi jugée par ses proches... On assiste en parallèle à la lente descente aux enfers de Gator, le frère de Flipper (joué par Samuel L. Jackson).Régis Dubois (dans Le cinéma des Noirs Américains, entre intégration et contestation) résume parfaitement le film : "Jungle Fever fait, à l'instar de ses protagonistes, le constat amer du racisme aux Etats-Unis. C'est un drame urbain âpre et sans concession, provocateur et dérangeant, qui offre une vision on ne peut plus pessimiste des relations interraciales, doublée d'une exploration tout aussi pessimiste et alarmante des ravages de la drogue" .

Rien n'est complaisant, comme d'habitude. Spike Lee met en avant une multitude position sur les relations interraciales : les plus bêtement racistes (la plupart des Italo-Américains), les fantasmes, les jugements moraux (le père de Flipper), les interrogations des femmes noires (ce qui donne lieu à une scène géniale), les romantiques qui se foutent de la couleur (le pauvre Paulie -John Turturro- finalement un des héros du film)...
Comme dans School Daze, Lee plonge aux tréfonds de la conséquence de plusieurs siècles d'esclavage et de séparation : les différences de teinte de peau, et leur importance (étonnante et mésestimée de notre coté de l'Atlantique) dans les relations sociales.
Pas de réponses, juste des pistes, des mises en garde loin "des films de Walt Disney" comme le dit Flipper.

L'humour est au rendez-vous. La patte de Spike Lee est toujours présente avec ses rouges saturés, ses décors qui défilent sans que les personnages bougent, son attrait pour filmer les corps...

Le générique est excellent ; la caméra de Lee nous fait traverser Harlem (en tout cas, sa version de harlem), tandis que des panneaux de signalisation en surimpression annoncent le casting. Gros casting d'ailleurs : Wesley Snipes dans le rôle principal (que l'on avait vu dans le précédent Lee, Mo' Bette Blues), Annabella Sciorra, Halle Berry en junkie dans son premier long métrage, le grand Anthony Queen qui joue le père de John Turturro (Spike Lee lui donne là le meilleur rôle de leur longue collaboration), Samuel L. Jackson (pour sa dernière collaboration avec Lee, il gagnera avec ce rôle le "meilleur second rôle" du Festival de Cannes), LE couple du cinéma noir Ruby Dee et Ossie Davis, la rappeuse Queen Latifah, Miguel Sandoval et Rick Aiello dans le rôle des flics (les officiers Ponte et Long, comme dans Do the Right Thing), Tim Robbins en patron...
Bref, un bon Spike Lee, et de toute façon, un incontournable.

dimanche 11 octobre 2009

Do the Right Thing

A sa sortie, ce film sera dépeint comme un véritable brûlot, les bas du front y voient incitation à la haine raciale et à l'émeute (les pires fantasmes circulent toujours à la sortie d'un film du maître Lee). Présenté à cannes, Wim Wenders -le président du jury cette année-là- s'opposa fermement à lui attribuer la palme. On a fêté cet ces 20 ans cet été, et le film n'a pas pris une ride...
Et pour la petite histoire, il y a 20 un gars invitait pour la première fois sa copine Michelle à ce film, il est depuis devenu président des Etats-Unis (et prix Nobel de la paix -sic !-). Nul doute que, même si les problèmes raciaux et sociaux demeurent, quelques pas ont été franchis...

DO THE RIGHT THING - Spike Lee (1989)
Il fait chaud à Bedford Stuyvesand, Brooklyn, NYC, très chaud. Mookie (campé par Spike) est le livreur de pizza, il travaille pour Sal, italo-américain.
Dans sa première phase, le film se présente un peu comme un road movie dans ce quartier populaire, la caméra : Sal, le pizzaïolo qui aime le travail et sa pizzeria, Vito et Pino ses racistes de fils, "Le Maire" , vieux soûlaud mi-clochard mi-philosophe, Mother Sister
Smiley, le simplet, qui vend des photos de Malcolm et de Luther King, le survolté animateur FM Love Daddy (Samuel L. Jackson dans l’un de ses premiers longs métrages), les commerçants coréens, Radio Raheem qui fait cracher du hip hop à fond de son poste stéréo qu'il trimballe partout, les Hispanos, les gamins qui ouvrent les bouches d'incendie pour se rafraîchir... Un jour XXX tente de lancer un boycott de la pizzeria de Sal parce qu'il n'y a pas d'Afro-Américains sur son mur remplie de photos. Et tout dérape quand Sal et ses fils s'embrouillent avec Radio Raheem...
Mookie a un choix à faire : "the right ting".
La chaleur étouffante est présente tout le film, les couleur sont poussées, rougies, Spike Lee nous fait partager la montée en tension de cette journée suffocante. Le film pose un regard plein de contradictions et de finesses sur les problèmes raciaux aux Etats-Unis, loin du manichéisme que ses opposants prêtent à Spike Lee. Il n'y a pas de "bonne réponse", il n'y a pas une communauté plus légitime, moins raciste... pour autant le film n'est pas neutre, bien au contraire, c'est une prise de position de Spike Lee/Mookie à laquelle on peut ou pas adhérer. Il nous laisse le choix, entre "Le Maire" et lui, entre Martin Luther et Malcolm. Et l'on aurait tord de d'opposer réellement les deux choix, je pense que Spike Lee nous offre les deux alternatives non comme opposées mais bien comme complémentaires, comme les facettes d'un même combat, et la "victoire" de l'une de ces alternatives comme temporaire et inévitable.

La petite famille est encore au rendez-vous avec un petit rôle pour sa sœur Joie Lee, et la bande son confiée au paternel, Bill Lee ; les acteurs fétiches aussi : Roger Guenveur Smith, Bill Nunn, Giancarlo Esposito... de même que les gloires du cinéma afro-américain Paul Benjamin (qui a joué dans quelques films blax' de bonne facture : Across the 110th Street, The Education Of Sonny Carson, Friday Foster...), "Le Maire" est joué par le grand acteur et réalisateur Ossie Davis et sa femme Ruby Dee incarne la vieille Mother Sister. A signale, un des premiers rôles de Martin Lawrence...

samedi 10 octobre 2009

Donald Bogle

Dans ce post, les deux dernières partie du voyage de Ice T dans le soul cinema.

Et j'en profite pour faire un petit point sur ce grand historien du cinéma noir américain : Donald Bogle.

Il est l'auteur d'une étude magistrale sur l'histoire des films et des actrices et acteurs afro-américain : Tom, Coons, Mullattoes, Mammies and Bucks ; Bogle y expose sa théorie des 5 figures stéréotypées utilisées systématiquement par le cinéma hollywoodien l'Oncle Tom (respectueux du maître, voire heureux de son statut d'esclave ou de serviteur), le coon mangeur de pastèque, les yeux globuleux et la banjo comme greffé au corps (ce sont ces caricatures que l'on retrouve énormément dans les cartoons racistes de Tex Avery et de la Warner), la nounou grosse et criarde (immortalisée par Hattie Mac Danield dans Autant en Emporte le Vent -Hollywood ne s'y trompe pas et lui offre le premier oscar pour un Afro-Américain), la mulâtre avide de sexe et hésitante entre l'homme noire et l'homme blanc, et le black buck, le mâle noir violeur et violent. Ces 5 personnages sont présents dans Naissance d'une Nation, le film fondateur du style et du mode production hollywoodien.
Bogle recense quasiment tous les films, réalisateurs et acteurs. La Blaxploitation, et aujourd'hui les Spike Lee ou Van Peebles, ont eu tendance à jeter avec les stéréotypes négatifs, les acteurs qui les incarnait (ce que l'on peut comprendre) ; Donald Bogle au contraire les plébiscite pour avoir accompli un véritable travail d'acteur. Il rend de véritables hommages à tous ces actrices et acteurs qui ont dû surjouer, rouler des yeux, courber le dos et rentrer la tête dans leurs épaules, tous ces actrices et acteurs qui ont si bien investi les rôles que les Blancs exigeaient, si bien qu'ils ont créer -à leur corps défendant- des caricatures encore vivaces aujourd'hui.

Dans cette partie de Kiss my Baadasssss, Ice T s'intéresse à Superfly (et sa suite beaucoup moins réussie), nous montre une séquence haute en couleur deu documentaire musical Wattstax, et s'apesantit sur le premier slammeur de l'Histoire et ses films -mythiques autant qu'amateurs- j'ai nommé Monsieur "Dolemite" Rudy Ray Moore.


La dernière partie parle des deux égéries de la Blaxploitation, le match ultime entre Pam Grier et Tamara "Cleopatra" Dobson, de l'auteur de polar (entre autre Trick Baby, adapté sur grand écran en 1972) -et un peu aussi repris de justice et maquereau- Iceberg Slim, le film au mauvais goût Black Gestapo...

Kiss My Baadasss !

Et si on reprenait depuis le début ?!?
La Blaxploitation, c'est quoi ? Rapidement d'abord, c'est la contraction des mot "black" et "exploitation" (terme qui désignait des films de série B -voire Z). Voilà grosso modo le concept posé.
En moins d'une décennie, près de 400 films vont voir le jour sur les grands écrans US. Allant d'excellents films à de véritables navets, ces productions relèvent de tous les genres : horreur, western, comédie, chronique sociale, drame, pornographique, dessin animé, super hero movie, brûlot militant, action, peplum, arts martiaux, Women In Prison, guerre...

Des acteurs et des films vont incarner plus que tout la Blaxploitation: Fred Williamson, Pam Grier (Régis Dubois fait une très bonne bio de l'égérie de la Blax' sur son blog) Jim Brown, Shaft et sa BO mythique (j'en ai déjà parler ici), Cleopatra Jones contre les trafiquants de drogue qui déciment le ghetto, Blacula et son vampire shakespirien,... Si les producteurs ont vite vu qu'un véritable marché avait été laissé en friche pendant un demi siècle, et se ruent sur ce phénomène, la philosophie générale de ce courant réside dans des personnages principaux afro-américains, des personnages qui "gagnent à la fin", qui défient le racisme et les insitutions, qui règlent les problèmes de la communauté (et qui, c'est vrai, peuvent être habillé en pimp, se trimballer des bitches et conduire des voitures de luxe).

Et quoi de mieux pour illustrer tout ça qu'une bonne vidéo ? Dans une émission télé de 94, le rappeur Ice T revient sur le phénomène (en anglais, mais on comprend assez bien) qui a imposé les Noirs dans le cinéma américain et influencé, on le voit dès les premières images, le hip hop américain dans ses extrêmes bling bling comme dans ses positions militantes... Il passe en revue quelques films majeurs, avec des témoignages de Melvin Van Peebles, Gordon Parks, Rudy Ray Moore, l'écrivain incontournable Iceberg Slim et l'excellent et magistral historien du cinéma afro-américain Donald Bogle...

jeudi 8 octobre 2009

Say It Loud !

Après une longue absence (due à une interruption de ma connexion), me voilà de retour avec en préparation quelques billets pour compléter la filmographie de Spike Lee et un dossier sur la T'challa la Panthère Noire de plus en plus "black power", et bien sûr, au gré du temps mes coups de gueule ou de cœur, mes p'tits kiffs hip hop ou mes découvertes sur la toile.

Et pour se mettre en bouche et attendre le prochain post, une spéciale dédicace à mon frère Malik (du comité El Hadj Marcel Langer, il se reconnaîtra), un petit James Brown dans le mythique show Soultrain : "Say It Loud : I'M BLACK AND I'M PROUD !"

mardi 7 juillet 2009

A lire : Il était une fois Michael Jackson

Je vous conseille un texte très pertinent de Sylvie Laurent, Il était une fois Michael Jackson (que vous pouvez aussi télécharger ici) qui interroge la vie du chanteur au regard des contradictions et des tensions qui sructurent l'identité afro-américaine.

Voilà l'intro :

Michael Jackson était bien plus qu’un chanteur : Sylvie Laurent retrace l’histoire de cette star devenue « monstre », dont la quête de blancheur et d’androgynie révèle à bien des égards les tiraillements de la communauté afro-américaine confrontée au racisme et au sexisme.
...La suite...