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mardi 28 juin 2011

The Defiant Ones

En cette fin des années 50, Hollywood commence à frémir : les Afro-Américains accèdent -discrètement encore- aux têtes d'affiche. C'est le cas avec La chaîne qui réunit Tony Curtis et Sidney Poitier.

THE DEFIANT ONES - Stanley Kramer (1958)


Noah Cullen et John "Joker" Jackson (Sidney Poitier & Tony Curtis), deux prisonniers d'un camp de travaux forcés, profitent d'un accident lors d'un transfert pour s'évader. Les deux hommes sont enchaînés l'un à l'autre. Et, malgré des différences apparemment indépassables, ils vont devoir coopérer pour réussir leur évasion et échapper aux flics et leurs chiens qui les traquent...

Comment traiter de ce film -forcément- ambivalent du point de vue du racisme ? C'est somme toute assez compliqué. D'un coté, il représente indéniablement une tentative de traiter du racisme
Mais il utilise pour celà les vieilles recettes hollywoodiennes, usant de la même représentation des Noirs que des films bien moins progressistes. Ce n'est donc pas une mince contradiction.
Examinons d'abord le premier point : la dénonciation du racisme. plutôt rare dans les années 50, The Defiant Ones fait la preuve par le script que les Noirs et les Blancs peuvent vivre ensemble s'ils dépassent leur apparente différence et apprennent à se connaître. La promiscuité que procure leurs menottes obligent les deux fugitifs à collaborer, et par là à se découvrir plus de points communs que de différences. Stanley Kramer va jusqu'à mettre dans le même plan le nom des deux acteurs principaux apparaît lors du générique. De ce point de vue donc, on est bien face à un film aux visées antiracistes et humanistes.
Mais le personnage incarné par Sidney Poitier porte cependant les stigmates des stéréotypes noirs d'Hollywood. Il adopte une voix lancinante caractéristique, chantant à tout va une sorte de gospel plaintif... Impertubable face aux réactions racistes des gens qu'ils croisent, ses qualités semblent bien plus importantes que celles de son co-détenu, n'hésitant pas à aller jusqu'au sacrifice par solidarité. Bref, Poitier est cantonné une fois de plus à un de ces rôles qu certain qualifie de "saint d'ébène".Lien
Malgré (ou grâce) à cette ambiguité, La chaîne acquiert avec le temps un statut de film incontournable. Nominé aux Oscars dans 6 catégories, il en reçoit deux (le scénario et la photographie) ainsi que maints autre prix. Tandis que le nombre d'adaptations sur le petit et le grand écran prouve là encore l'impact et le caractère "culte" de ce film. Pour les films, il y a le très moyens Black Mama, White Mama qui transpose l'intrigue en utilisant un duo féminin (Pam Grier et Margaret Markov), et Fled réalisé par Kevin Hooks où se rajoute une histoire d'espionnage informatique. A signaler aussi un remake TV, où Carl Weathers interprète Noah Cullen, et de nombreux téléfilms qui font référence au film original.

Marlon Brando, Robert Mitchum, Elvis Presley... les noms se sont succéder pour tenir le rôle de Joker. Tony Curtis fût le premier à accepter le rôle et aurait œuvrer pour être accompagné par Sidney Poitier. Ivan Dixon -brillant premier rôle de Nothing But A Man puis réalisateur du punchy Trouble Man et du brulôt révolutionnaire The Spook Who Sat By the Door- fait ici office de doublure de Sidney Poitier.
Stanley Kramer et son directeur de la photo Sam Leavitt retournent une décennie plus tard avec Poitier, la comédie à la fois libérale et empreinte de racisme "ordinaire" Guess Who's Coming To Dinner.

vendredi 12 novembre 2010

A Piece of the Action

L'année 77 voit naître le punk, certes, mais c'est du coté du cinéma soul la fin de deux trilogies, celle des Dolemite avec Petey Wheatstraw ; tandis que dans un tout autre registre se conclue la -fausse- trilogie réunissant Sidney Poitier et Bill Cosby.


A PIECE OF THE ACTION - Sidney Poitier (1977)


1975 : David Anderson (Bill Cosby) déjoue les pièges de haute technologie pour accéder à un coffre et vole une grosse somme d'argent.
1976 : Manny Durrell (Sidney Poitier) réussit un véritable coup de bluff et dérobe 475000 $ à un gros mafieu, Mister Bruno (Tito Vandis).
Quelques mois plus tard, l'inspecteur Joshua Burke (James Earl Jones) -qui a enquêté sur ces deux affaires- prend sa retraite. Pour une raison qui restera secrète jusqu'à la fin, il a décidé de faire payer les deux filous en les obligeant à travailler gratuitement pour un centre social, dirigé par Lila French (Denise Nicholas).
Les deux compères qui ne se connaissaient pas jusqu'alors sont obligés d'accepter ; ils tentent de découvrir leur mystérieux et atypique maître-chanteur.
La première demi-heure laisse espérer : les arnaques de Poitier et Cosby sont plutôt agréables, tout comme leur première rencontre avec Denise Nicholas (où ils ne comprennent rien à ce qui se trame).
Malgré ce début prometteur, Poitier peine malheureusement à convaincre sur la longueur. Il hésite entre la comédie classique, l'action, le vaudeville familial et la chronique sociale. Et il rate presque chacun de ses objectifs qu'il avait pourtant mixés à merveille dans ses deux précédents films : l'humour est diffu, l'action trop peu rythmée et la morale d'un ennui indescriptible. La belle-famille de Manny (en particulier Ja'net DuBois en tante alcoolique) aurait pu être un parfait divertissement, mais le ressort est complètement sous-utilisé. Quant au propos politique et moral, on se vautre dans des clichés éculés sur la jeunesse et un paternalisme dégoulinant...
Ce film se révèle donc ennuyeux (ce qui est d'autant plus difficile qu'il est le plus long avec ses 135 minutes).

On se console avec un casting de rêve : James Earl Jones, grand acteur bien mal utilisé, connu pour ses rôles aux coté d'Harrison Ford, sa voix de Dark Vador... Il est surtout premier le premier président noir des USA dans The Man, et incarne l'écrivain Alex Haley dans Roots : Next Generation.
Coté féminin, il faut citer Denise Nicholas, Tracy Reed et Frances Foster, une actrice de séries que Spike Lee embauche dans Croocklyn et Clockers. On peut aussi évoquer Frances E. Williams (The Black Klansman, Together Brothers, Baby Needs a New Pair of Shoes), Eric Laneuville (aperçu dans Black Belt Jones et plus tard réalisateur de séries comme Lost ou Prison Break), Bryan O'Dell tiendra l'année suivante le rôle-titre de Youngblood, Gloria Delaney (Black Girl, The Human Tornado, Joey, Blue Collar, Penitentiary, Crossroads), ainsi que Tamu Blackwell, Cyril et Sherri Poitier, James Wheaton, Gammy Singer, Titos Vandis et Steve Vignari.

jeudi 21 octobre 2010

Let's Do It Again

Après le succès d'Uptown Saturday Night, Poitier remet le couvert avec son complice Cosby et il signe là sa meilleure comédie.

LET'S DO IT AGAIN - Sidney Poitier (1975)

Clyde Williams et Billy Foster (Sidney Poitier & Bill Cosby) sont deux amis. Clyde est laitier et Billy est dans la manutention ; ils sont respectivement chef de la sécurité et trésorier de la paroisse dirigé par le révérend Elder Johnson (Ossie Davis). Et ils doivent réunir 55000 $ pour en empêcher la destruction.
Ils profitent d'un voyage à New Orleans avec leurs femmes (Denise Nicholas & Lee Chamberlin) pour mettre sur pied un plan burlesque. Avec 20000 $ déjà récolté pour l'église, ils misent sur un combat de boxe.
Ils utilisent l'hypnose pour rendre invincible un boxeur chétif et parient sur son improbable victoire et en profitent pour raffler la mise après avoir escroqué de gros bonnet concurrents : Kansas City Mack (John Amos) et Biggie Smalls (Calvin Lockhart)
Mais six mois plus tard, KCM et ses hommes retrouvent nos deux compères ; ils ont éventé la combine et les obligent à répéter leur numéro d'hypnose...
Poitier reprend et pousse à son meilleur niveau la recette qui avait si bien marché dans Uptown Saturday Night : des personnages principaux simples et au grand cœur, qui se retrouvent dans une arnaque qui les dépasse. Nos deux pieds-nickelés multiplient les péripéties (Sidney Poitier en costume typique de mac', c'est une image qui vaut son pesant d'or !) et le tandem fonctionne à merveille : le flegme exagéré de Poitier compense l'intarissable flot du désopilant Cosby (dont vous verrez un grand moment ci-dessous).

Le film marque durablement les consciences, à l'image de la légende du rap "east coast" Notorious Big, qui utilisa le nom de Biggie Small, en référence au le malfrat campé par Calvin Lockhart.
Servi par une pléiade d'acteurs géniaux (sans doute un des meilleurs casting avec Friday Foster) qui apportent beaucoup au succès du film, campent des personnages exhubérants et prouve par là-même leur grande qualité de composition : Calvin Lockhart, Ossie Davis, Denise Nicholas, John Amos.
Un peu plus effacé dans des rôles subalternes, on trouve Julius Harris, Lee Chamberlin, Mel Stewart, Paul E. Harris, Val Avery, Doug Johnson, Talya Ferro et Morgan Roberts. Les cascades sont assurés par une équipe de choc : Bob Minor bien entendu, Gene LeBell, Jophery C. Brown et Henri Kingi.
Enfin, le film bénéficie en plus d'un soudtrack endiablé signé Curtis Mayfield et interprété par les Staple Singers.
Autant d'argument qui en font une des meilleures comédies de la vague blaxploitation !

lundi 18 octobre 2010

Uptown Saturday Night

Après le succès du western Buck and the Preacher et le drame A Warm December, Sidney Poitier se lance dans la réalisation d'une série de trois comédies où il partage l'affiche avec le facétieux Bill Cosby.

UPTOWN SATURDAY NIGHT - Sidney Poitier (1974)



Steve Jackson (Sidney Poitier) est un ouvrier et un bon père de famille, un working class hero anonyme vivant avec sa femme (Rosalind Cash). Son pote Wardell Franklin (Bill Cosby) est plus groovy. Un soir, ce dernier l'emmène au Zenobia, un club BCBG réputé pour ses jeux et ses belles femmes. Alors que les dés sourient à Wardell, des braqueurs surgissent, dépouillent la bonne société et repartent avec un beau butin, dont le portefeuille de Steve.
Le lendemain, la chance semble tourner : Steve gagne à la loterie... Mais le ticket était dans son portefeuille !
Steve et Wardell se mettent en quête des braqueurs. Sur leur route, ils croisent Lincoln (Roscoe Lee Browne), un politicien opportuniste, et sa femme adepte du Zenobia, le détective/escroc "Sharp Eye" Washington (Richard Pryor), quelques belles gueules de caïds et de pimps, le révérend (Flip Wilson)...
Les deux compères s'attachent même les services du gangster "Geechie Dan" Beauford (Harry Bellafonte)...
Scénarisé par Richard Wesley et produit par Melville Tucker pour la Warner, Poitier fait dans la comédie légère, et le résultat est plutôt réussi (même si l'on sent Poitier hésitant dans ses premiers en tant que réalisateur de comédie).
La quête des deux compères permet l'utilisation de multiples personnages souvent savoureux. Le film s'apparente à une sorte de road movie dans un quartier afro-américain avec ses habitants "normaux", ses pimps et ses escrocs, ses politiciens, ses prêcheurs... ce qui en fait tout de même un film plutôt sympathique.

Mention spéciale pour le génial Harry Bellafonte qui surjoue un pastiche de Marlon Brando et dont la seule présence suffit à regarder et apprécier ce film.
Après une entrée dramatique dans la blaxploitation avec Hickey and Boggs, Bill Cosby se trouve in fine au premier plan avec son bagou légendaire (on l'imagine presque improvisant sur le tournage). Poitier reste plutôt en retrait, mais se réveille dans une belle scène de fin sur le toit d'une voiture... Le reste du casting est au petits oignons puisque l'on a droit à Richard Pryor, Rosalind Cash, Calvin Lockhart, Don Marshall, Roscoe Lee Browne (Black Like Me, Up Tight !, The Liberation of L.B. Jones, Super Fly T.N.T., Jumpin' Jack Flash), Paula Kelly, Lee Chamberlin, Lance Taylor Sr., le danseur Harold Nicholas (qui collabore aux célèbres The Emperor Jones et Stormy Weather, ainsi qu'à Disco 9000), Lincoln Kilpatrick et les cascadeurs Henri Kingi et Jophery C. Brown.

vendredi 18 décembre 2009

Sidney Poitier, un outsider à Hollywood

Après ce rapide tour d'horizon de trois films qui synthétisent pour moi assez bien l'évolution de Sidney Poitier, je vous propose ce petit docu fort intéressant "Sidney Poitier. An Outsider in Hollywood".
C'est un documentaire français de Catherine Arnaud qui retrace la carrière de Poitier et son évolution d'acteur prometteur mais gentillet, "déracialisé", désexué, relativement insipide, à acteur/réalisateur conscient et participant aux combats pour l'égalité et les droits civiques...


Poitier résume très bien sa démarche de réalisateur : "Les gens veulent voir autre chose et ils l'expérimentent aujourd'hui. Il n'y a plus le même enthousiasme pour les films de la blaxploitation même si à une époque ils ont répondu à un besoin. On veut des films qui parlent des gens qui sont noirs mais qui ne correspondent pas à des stéréotypes comme la prostitution, le détective macho qui pase son temps à taper sur les Blancs. des films avec de vrais personnes qui ont des espoirs et des rêves, des moments de bonheur et de déception, qui aspirent à des joies simples, tangibles, des joies auxquelles tout le monde aspire: un peu de paix, de sécurité, d'amour, de chaleur humaine, d'affection, de tolérance."



Les grands films de Sidney Poitier sont évoqués (dont les trois que j'ai chroniqué ces dernières semaines : Guess Who's Coming To Dinner, In the Heat of the Night et Buck And The Preacher), décryptés par le spécialiste du cinéma noir Donald Bogle ou encore l'acteur/réalisateur Dany Glover.



Angela Davis et Kathleen Cleaver, membres de Black Panther Party, apportent quant à elles un point de vue plus politique et social avec leurs témoignages sur une époque ou cinéma et lutte pour les droits civiques se sont mutuellement nourris.

Allez, bon visionnage...

lundi 14 décembre 2009

Buck And The Preacher

Et voilà que notre Sidney se lance dans la réalisation avec ce western de derrière les fagots. Titré en français Buck et son complice, Poitier s'offre un rôle à sa mesure, un héros qui se défend par tous les moyens nécessaires et sort définitivement des rôles de gentil docteur, de mari désexué et d'icône intégrationniste.

BUCK AND THE PREACHER - Sidney Poitier (1972)


Buck (Sidney Poitier) est un cowboy. Il escorte les caravanes d'Afro-Américains fraîchement affranchis qui cherchent des terres et goûtent une liberté fraîchement acquise. Mais il est aussi poursuivi par Deshay (Cameron Mitchell) qui a juré sa mort. Un jour, tentant d'échapper à ses poursuivants, Buck vole le cheval d'un drôle de prêtre (Harry Belafonte)... qui devient vite son compagnon de route. Ensemble, en déjouant les pièges, Buck et "the preacher" vont tenter de sauver leurs peaux tout en aidant le convoi à traverser la plaine.Ce premier film de Sidney Poitier en tant que réalisateur est une vraie réussite !
Tous les ingrédients du western sont là : chevauchées soulevant des nuages de poussières, canyons, villes étouffantes, fusillades, Indiens et attaque de banque... De la maquerelle au shériff sympa, en passant par le banquier chétif, tous les rôles sont là. Mais les stéréotypes véhiculés par les John Ford ou Wayne sont bien loin ; les Noirs ne sont pas que des domestiques ignares aux yeux globuleux et les Indiens des anthropophages à plumes.
Poitier s'en sort à merveille dans un rôle plus musclé que ce qu'on lui donnait jusqu'alors. Harry Belafonte est -toujours- génial, inquiétant et sympathique à la fois, sortant son flingue de sa bible. L'acteur de film B, Cameron Mitchell entame ses rôles de méchants -vous aurez compris que c'est le Blanc :-) - dans la blaxploitation (Slaughter ou The Klansman) et il fait ça plutôt bien. On peut regretter que Ruby Dee (qui joue la compagne de Poitier) se retrouve dans un rôle un peu secondaire, Poitier ne pousse malheureusement pas la déconstruction des stéréotypes jusqu'à offrir un rôle intéressant à une femme...
On retrouve aussi Tony Brubaker dans un petit rôle (le chef du convoi) et qui assure les cascades dans Come Back, Charleston Blues ou Detroit 9000, joue dans Cotton Comes to Harlem, Slaughter's Big Rip-Off, Black Gunn, Sugar Hill, Black Samson, The Soul of Nigger Charley, Friday Foster...
A signaler aussi, une légende du cinéma noir en la personne de Clarence Muse (une carrière qui commence en 1929, avec près de 150 films ou séries, dont Car Wash) dans le rôle d'un vieillard, un peu sorcier.

Le film commence par cette explication :
"The Civil War was over and by law the slaves were freed.
But when the promise of land and freedom was not honorated,
many ex-slaves journeyed out the land of bondage
in search of new frontiers, where they could free at last.

They placed their hopes in the hand of the few black
wagonmasters that knew the territory of the West.
None of this came easy, for not only did they have
to overcome a hostilewilderness,
but night riders and bounty hunters were hired,
by “persons unknown” to hunt them down
and turn them back to the fields.

This picture is dedicated to those men, women and children
who lie in gravesas unmarked as their place in history. "

vendredi 4 décembre 2009

In the Heat of the Night

Pour continuer sur la lancée des films de Sidney Poitier, après le propret et gentillet Guess who's coming to diner, les trois prochains films que j'aborderai sont emblématiques des phases qu'à traverser Poitier, du gendre idéal poli et désexué en un héros fort et indomptable (qu'il produira et mettra lui-même en scène).
Sorti en France sous le titre Dans la chaleur de la nuit, ce film fait parti de ces précurseurs -un peu involontaires- de la Blaxploitation.

IN THE HEAT OF THE NIGHT
Norman Jewison (1967)




Une petite ville du Mississippi -le Sud profond, quoi- l'officier de police Sam Wood patrouille et découvre un macchabée. Il tombe sur un Afro-Américain qui attend le train, et se trimballe avec de l'argent... Le coupable est tout est tout trouvé.
Sauf que c'est de Virgil "they call me Mr." Tibbs (Sidney Poitier), de la brigade criminelle de Philadelphie. Sommé de collaborer à l'enquête, voilà Virgil Tibbs, aux cotés du shérif Gillepsie (Rod Steiger), un gars bourru mais finalement sympathique, enquêtant dans ce patelin remplis de rednecks, d'histoires pas claires et de vieux réflexes sudistes (lynchages, exploitation dans les champs de coton, viols...).
Premier d'un tryptique inégal (puis d'une série TV) avec le personnage de Mister Tibbs, ce In The Heat of the Night est vraiment excellent.
L'ambiance du Sud est pesante, on la ressent, comme la chaleur à l'écran. Cette ville est pleine de rednecks, où le shériff est aux ordres d'à peu près tout sauf de la loi. Et Poitier s'en tire à merveille et se fait respecter dans cette ambiance (la baffe magistrale que prend le propriétaire des champs de coton ). Même si le personnage n'est pas parfait, Poititer se voit enfin confier un rôle à sa mesure de grand acteur, un vrai premier rôle dans un vrai polar.
Le scénar' est bien ficelé, et c'est Stirling Silliphant (The Liberation of L.B. Jones ou encore Shaft In Africa) qui est derrière le crayon.
Rajouter à ce cocktail explosif la BO de Quincy Jones et ça nous fait un très bon film !!
Il sera sacré "meilleur film" aux Oscars de 67, et recevra aussi deux autres statuettes pour le "meilleur montage" et le "meilleur mixage son". On remarque l'absence de Poitier au palmarès. Le film recevra aussi trois Golden Globes : "meilleur film dramatique", "meilleur scénario" et "meilleur acteur dans un film dramatique"... pour Rod Steiger (le Shérif). Poitier ne sera jamais récompensé pour ses rôles d'homme "normal", seul ses rôles bonhommes lui vaudront les honneurs officielles de la profession, étonnant, non ?

mercredi 4 novembre 2009

Guess Who's Coming To Dinner

Au chapitre des films sur les couples mixtes, le plus emblématique est sans doute Devine qui vient dîner de Stanley Kramer, avec le gendre idéal Sidney Poitier. Le film détonnait par son sujet, alors (déjà ?) tabou aux Etats-Unis où les Afro-Américains étaient encore soumis à la ségrégation. Mais à y regarder de plus prêt, malgré un antiracisme libéral -pas au sens de DSK ou de Sarko, hein ?!, plutôt de la gauche américaine blanche et aisée- il n'évite pas les pièges ni les caricatures séculaires (modernisées ici) de l'Oncle Tom ou de la Mammy...

GUESS WHO'S COMING TO DINNER
Stanley Kramer (1967)


Joey et John (Sidney Poitier), un jeune couple mixte, arrive en Californie pour faire accepter leur mariage à leurs proches. Les parents de Joey -farouchement antiracistes dans la théorie- qui trouvent toutes les raisons pour empêcher le mariage, et ceux de John (Roy Glenn & Beah Richards) qui s'y opposent farouchement. Et sans en dévoiler beaucoup, le film se termine sur un happy end.

Le scénario apparaît plutôt progressiste, mais, c'est l'idéologie du film qui est beaucoup plus intéresante à disséquer, en particulier le personnage de Poitier.D'abord, Joey présente John à tout le monde par son métier, « Docteur Prentice », donnant, par ce biais, le change face à sa « négritude » et les présupposés sociaux qui l’entourent. On apprend aussi que John Prentice n’est pas un simple docteur : il est spécialiste en médecine tropicale, connu du Doyen de l’Université de Hawaï, il a un ami dans la fac de Columbia, il a été enseignant à Yale et à Londres et a publié plusieurs ouvrages faisant référence, John est aussi directeur adjoint de l’OMS. Ces précisions sont égrenées tout au long du film, et ce n’est jamais John qui parle de lui-même. Elles ont pour fonction subjective de rassurer parents ou amis sur les qualités de cet « homme de couleur » (et plus encore le public, rappelant inlassablement que ce personnage est un Noir respectable).

Ainsi, dans un article sur Poitier (CinémAction, n°66), Sam Kelley explique que « Guess Who's Coming to Dinner provoqua la colère de nombreux Noirs qui considéraient comme une insulte le fait que le héros de race noire dût exhiber toutes les perfections alors que sa fiancée de race blanche n'en possédait aucune en particulier. »

Mais ce qui saute le plus aux yeux, c'est que Prentice/poitiers est complètement désexué
Les gestes d'amour relève du platonique, voire de la niaiserie : ils s’enlacent, se tiennent la main, la taille, se caressent amoureusement le visage,... Le plus chaud de leur relation à l'écran réside en un baiser sur la bouche (et encore sou le regard bien veillant d'un chauffeur de taxi
Comme pour appuyer la chasteté de son compagnon, Joey dit clairement à sa mère qu’ils n’ont pas couché ensemble et précise : "Il n’a pas voulu, c’est comme s’il craignait de me faire mal".

Le personnage de Tillie (Isabell Sanford) est lui aussi parlant : Tillie est une mammy moderne, elle en a tous les attributs physiques et moraux. Elle est forte, d’un certain âge et parle d’une voix grave. Elle porte un tablier. Elle a un caractère sec et entier. Certains « tics » sont semblables : attitude cambrée, main sur les hanches en signe de défit et de maîtrise… Elle est souvent dans la cuisine ou en train de faire le service (jusqu’à la dernière phrase du film, où après un prêche antiraciste du père de Joey, celui-ci lui dit « Alors Tillie, il est prêt ce dîner ? » - avouons que c'est assez symptomatique du paternalisme du film).Tillie ne cache pas son inimitié pour « le docteur Prentice », et plus généralement son attitude est hostile à tout métissage relationnel, sous prétexte qu’elle a "horreur qu’un homme de [sa] race se prenne pour ce qu’il n’est pas". Le réalisateur lui fait mélanger, avec un mépris identique, « les droits civiques », le pasteur King et "ces nègres fanfarons" adeptes du Black Power "qui fait du grabuge".

D'autres détails mettent la puce à l'oreille sur le progressisme limité du film et indique encore sûrement à quel public veut plaire le réalisateur. Ainsi, comme pour bien signifier que le racisme est quelque chose de bien partagé entre les Noirs et les Blancs, la famille de Prentice/Poitier est beaucoup plus opposée au mariage (et avec des arguments des plus rétrogrades) et cest le gentil Spencer Tracy qui fait un long monologue moraliste qui les convainc finalement...

A signaler tout de même, une brève apparition de D'Urville Martin...

En bref, tout en dénonçant les « préjugés raciaux », sur deux personnages noirs importants, Guess who’s coming to dinner nous présente deux figures issues de vieux stéréotypes, et accompagne la relation interethnique qu’entretiennent John et Joey d’une distanciation forcenée -et répétitive- entre John et un Noir dangereux, politiquement et sexuellement. Voilà donc un film hollywoodien qui s'adresse exclusivement la bourgeoisie blanche bien-pensante des années 60. Lorsque Poitier s'émancipera ces rôles gentillet et inoffensif, ce sera lui qui passera dernière la caméra...
...mais ce sera pour les prochains billets.